Home sweet home ou l'apprentie sage

Dimanche 15 janvier 2012 à 23:12

Encore un dimanche soir.
Ce moment de la semaine me faisait-il autant d'effet auparavant ? Il est aujourd'hui le point de basculement.

Il y a douze mois peut-être, à peine quinze, je me disais que ma mère avait perdu son père à 26 ans et quelques, et me voyant grandir et approcher de ces âges-là, je trouvais que c'était tôt et jeune finalement.
Loin, j'étais loin d'imaginer que j'allais la perdre elle plusieurs années avant cet âge-là. Tout de suite en fait. D'ici quelques mois.
Je n'ai rien soupçonné.
J'en ai rêvé, une fois, la veille de l'annonce du cancer. Mais j'avais plutôt pris ça pour un rêve conjuratoire.
Mais je n'ai rien compris avant les quatre dernières semaines, ou peut-être les deux dernières, là où on se demande juste quel jour ça va tomber. J'avais pensé qu'elle mourrait le 9.

Ces "disparitions" presque rapides nous rappellent que l'on vit dans l'avenir. Dans ce qu'on fera après aujourd'hui. Que la fenêtre avec laquelle on regarde nos vies se dérouler a l'instant présent à son bord gauche, qui continue d'avancer, de se décaler avec le temps, et une marge à droite pour tout ce qui est à venir, parfois déjà partiellement rempli.
La mort trace soudainement un trait définitif au-delà duquel cette personne n'ira jamais. Et ce trait coupe net la partie de droite, écrasant d'un mur noir le futur pourtant déjà chargé de projets.
Le soir de sa mort ma mère avait une place pour un concert à la salle Pleyel. Neslon Freire. J'entends encore sa voix enthousiaste quand je devais acheter les billets pour eux huit mois avant et que j'avais listé les concerts possibles : Nelson Freire ! Mais il est vieux avais-je pensé.
Quelque mois après sa mort elle devait aller faire une formation au Maroc, grâce à une cousine qui travaillait là-bas et avait parlé de ce qu'elle faisait aux bonnes personnes, excitation.
Vingt ans après sa mort elle devait habiter quelque part en région lyonnaise ou dauphinoise et pouvoir être grand-mère. J'avais plus imaginé l'absence de petits-enfants que son absence à elle.

Je n'avais jamais réalisé à quel point mes tantes et ma mère se ressemblaient. Dans les visages, les voix, les intonations. Je n'avais non plus jamais reconnu ma mère dans le visage ridé de sa mère, les lèvres, le menton, ma grand-mère cet été se mettant soudain à chanter avec nous j'ai eu la vision de ce que je ne verrai jamais. J'ai cru reconnaître un fantôme.

Et je ne sais que faire de tout cela.

Dimanche 15 janvier 2012 à 2:38

Ce sont les moments où me revient l'idée que c'est un cauchemar, juste un cauchemar. Que ça ne peut être qu'un cauchemar. 
J'ai l'impression que c'est vide autour, que je ne peux parler à personne, je ne sais pas vers qui me tourner. Que personne n'entendra où ne correspondra à ce qu'il faut. Et ce n'est pas tout à fait vrai. Mais peut-être dans ce tour d'horizon intérieur des visages attentifs manque-t-il quelqu'un, peut-être que c'est ça. Peut-être que c'est ça que j'attendais, qu'on m'avait annoncé, promis. Le moment où mon esprit sait trop bien mais mon coeur-réflexe pas encore, et la contradiction vient me faire tordre par terre au milieu de la nuit. Parce que le second chercherait une chose dont le premier saurait déjà qu'elle n'est plus disponible, et cette impossible correspondance n'a pas de nom. Les sujets se chevauchent. Les tord-boyaux s'exponentiellent, je pense que si je veux vraiment faire de la moto je fais partie de celles qui devront s'offrir ces choses-là toutes seules, comme je me suis acheté une bague à noël, et que c'est un cercle vicieux.  Et ça me jette à terre aussi, mais encore une fois je me dis que ce n'est peut-être pas que ça. On m'avait prévenue, autre chose devait arriver, sauf que ce n'est pas une chose identifiable, c'est juste être perdu dans les bois et ne pas savoir quel chemin prendre, c'est comme un vol de vélo où il s'agit de renoncer à chercher encore, parce que le voleur n'a pas laissé de mot, ça n'a rien d'un évènement. C'est surtout réaliser que peut-être justement c'est ça qui se passe : une partie de moi cherche à tâtons, étonnée de plus en plus de ne pas trouver la chose là où elle a toujours été ; et l'autre ne peut même pas répondre tellement ce pavlov démantibulé est ridicule, et que l'objet de la recherche a été effacé du catalogue. Voyons, la réalité est pourtant claire, il y a eu des évènements, justement. Mais encore une fois ce n'est qu'une explication comme ça, c'est juste la décision d'adopter cette explication, juste parce que je veux mettre une étiquette sur pourquoi j'ai envie de pleurer cette nuit, et ne pas y aller demain, nulle part. Je prends la première explication, celle qui ira à tous, sur pourquoi ça ne va pas alors que je ne sais pas pourquoi, celle qui est insoluble, irrésoluble, irréparable, insupportable.
Ca vous paraît évident mais non, pourquoi ce serait ça. Il y a d'autres choses qui traînaient que je n'arrivais pas à régler, et ces nuits-là ça me revient, mais que s'est-il passé pour que ce soit si loin de ce dont j'ai rêvé, ce dont je meurs d'envie. Je me dis que si quelqu'un voulait bien se battre avec moi je lui en serais reconnaissante. Mais finalement je n'arrive même pas à me procurer ça, je suis dans un mi-lieu indistinct, irréel et mouillé de larmes.

Dimanche 18 décembre 2011 à 19:05

Donc, pour résumer :

j'ai rêvé que ma soeur, debout dans la barque d'à-côté, parlait avec la personne qui était dans ma barque. Il fallait donc que je reste le plus près possible, ça m'empêchait de ramer correctement, de me diriger, c'était compliqué je manquais finir dans la berge, je finissais par lui proposer de venir dans ma barque ce serait plus simple.
Elle s'assoit dos à moi, face à la personne au fond de ma barque que je ne vois alors plus du tout (mon autre soeur ?) et avec laquelle elle a une grande conversation sans que je puisse en faire aucunement partie. Elle est assise tellement près de moi que je la touche à chaque fois que je donne un coup de rame, elle est grosse, elle prend toute la place, je suis derrière elle mais mes bras doivent l'entourer et mes mains être devant elle pour que je réussisse à ramer, elle s'est mise exactement au milieu entre les rames et moi, elle est vraiment trop grosse c'est presque impossible.
Je finis par lui dire de retourner dans sa barque, ce n'est pas possible comme ça. Elle le fait, je ne sais plus de quelle humeur. 
Et je m'aperçois qu'à la place de la planche sur laquelle elle était assise (la place du rameur) ne reste qu'un mince fil de fer tordu, qui me scierait les fesses si j'essayais de m'y mettre, ce qui serait saugrenu. Il n'y a plus de place pour le rameur et je dois rester dans ma position inconfortable dos penché bras trop tendus.

Ca paraît clair.

 

Dimanche 4 décembre 2011 à 22:15

Je n'arrive plus à savoir si j'ai absolument envie d'envoyer ce mail.
Est-ce que finalement je ne veux pas l'envoyer uniquement pour qu'il y réponde ? Que l'on parle, que l'on fasse durer, même si ça a l'air comme ça de l'annonce d'une décision unilatérale et définitive ?
Je veux qu'il réponde ou bien je veux vraiment me dire que c'est fini et ça me soulagerait ? Ce que je ressens, est-ce de la tristesse ou déjà du regret ?
Si c'est du regret, est-ce parce qu'il me plaît encore vraiment, lui, ou bien parce qu'il est le seul ?
Mais que va-t-il dire ?
Pour le savoir il faut l'envoyer.
Pour l'envoyer il faut se décider.
Je veux peut-être seulement qu'il me redise les quelques très gentilles choses qu'il m'a écrites. Mais quelque part je les sais déjà, je les sais encore. Je lui ai vraiment un peu plu. Et la situation actuelle, par contre, ne me plaît pas du tout. Je voudrais autre chose. J'ai peut-être-bien le droit à autre chose. Est-ce que ça aurait pu se passer autrement avec lui ? Est-ce que ça pourrait encore se passer autrement ? C'est bien cela qui me bloque encore. Mais ce ne sont que des rêves. Et rêvè-je parce qu'il me plaît encore vraiment ou parce qu'il est le seul ?

Quel ramassis de clichés.

Ecrire une lettre de rupture est bien différent de l'envoyer.


[et en même temps quel luxe que cette activité ! bien cru que ça ne m'arriverait jamais]

Dimanche 2 octobre 2011 à 1:14

On avait donc demandé à être appelés avant, on a sauté dans le métro, tous les quatre.
On a pris la 6, il n'était pas si tôt que ça finalement, tout était déjà en service, et il y a plusieurs moyens de s'y rendre, on avait tout fait au bout de quatre semaines.
En descendant du métro il faut remonter un grand bout de la rue de la Santé, il y a la prison, les hauts murs, peu d'habitations, ça paraît assez vide.
On approche, on entre par derrière, cette porte est tout près du bâtiment où l'on va. Quand on entre dans le service je m'aperçois que je n'ai toujours pas pris de décision. Oui je voulais venir, je veux être là pas trop loin, dans la salle d'attente peut-être, mais je ne peux pas rester vingt minutes, une heure, deux heures dans la chambre en attendant la fin, c'est trop dur. Je suis restée un grand moment hier soir déjà, il y a à peine dix heures, avec les appareils habituels, tous les branchements qui lui rentrent partout, et l'écran avec les courbes qui baissent qui baissent qui baissent. Je ne peux pas refaire ça. Mais de toute façon il est possible qu'il n'y ait pas de décision à prendre, qu'elle soit déjà décédée, depuis quarante minutes qu'on nous a téléphoné. J'attends cette information là, la première je suppose qu'on va nous donner en entrant, il me semble que j'ai le regard interrogateur.

J'ai l'impression qu'on passe tous les quatre de front la double porte automatique, nous voici à l'intérieur, cinq chambres à gauche, cinq chambres à droite. Tout le service sait, j'imagine, pourquoi on débarque à 8h du matin.
Tout de suite à ma gauche, le médecin que j'ai vu hier soir, qui m'avait dit clairement "elle peut mourir cette nuit". Il désigne la chambre, à l'autre extrémité, où je devine de l'agitation, plusieurs personnes s'y trouvent, "ils ont bientôt fini la toilette" dit-il. 
Ah. Bon très bien, euh, peut-être qu'on lui fait une dernière toilette, qu'elle meure propre. Ou bien comme je le craignais ça va durer plusieurs heures.
Une infirmière qui sort de la chambre quand nous allons entrer "on a laissé les photos sur le mur, donc vous verrez ce que vous voulez reprendre". Euh, oui, deux secondes, laisse-la mourir, on parlera nettoyage après. 
J'entre dans la chambre avec ma plus jeune soeur, il n'y a plus les appareils, les perfusions, le respirateur, l'écran est éteint. Je ne comprends toujours pas. Bon, peut-être que de toute façon ils sont sûrs que c'est fini et qu'alors on lui enlève les appareils pour qu'elle ne meure pas avec du plastique plein le corps ? je ne sais pas moi, il y a une logique propre à l'hôpital qui est rarement connue du profane.
Je pense ça une seconde.
Et puis je regarde mieux ma mère. Ils ont mis le lit tout à plat, ils ont enlevé les barrières, ils ont posé un drap bien proprement jusqu'au cou, il n'y a que la tête qui dépasse, elle fait toute petite. Une serviette de toilette roulée en cylindre est coincée sous son menton, elle a le visage très figé, la peau paraît lourde, elle est toujours jaune, les lèvres sont étranges aussi.
C'est après quelques secondes de cette vision que j'ai compris.
Au même moment j'entends une deuxième infirmière, devant la chambre dans laquelle mon père et mon autre soeur ne sont pas encore entrés, s'étonner que l'on n'ait pas vu de médecin et annoncer enfin que "ça s'est passé en cinq minutes".
  

J'ai pensé il y a deux semaines que le médecin croisé à l'entrée du service a probablement eu l'impression de m'annoncer le décès. Pour lui, me dire qu'on lui faisait sa toilette signifiait toilette mortuaire signifiait décès. De toute façon il aurait dit toilette mortuaire je n'aurais pas plus compris. Ce ne sont pas des choses que l'on peut actualiser en croisant quelques bribes d'informations chopées au vol. Les mots sont importants bordel. Mmes et MM les médecins ARRETEZ d'annoncer les choses par sous-entendus. Si vous ne vouliez pas annoncer de décès vous faisiez dermato bon sang. Et si vous aimiez trop la neurologie vous faisiez plombier c'est pareil c'est de la tuyauterie avec des endroits qui coincent. Mais anesthésiste-réanimateur coco ça implique ce genre d'évènements et dire à la famille que ça a eu lieu devient finalement l'acte le plus important que vous devez faire. Vous ne souhaitiez pas que ça finisse comme ça, nous non plus, mais l'annonce de cette fin résume tout. C'est le dernier souvenir qu'on aura de toi, de vous, et là laissez-moi vous dire qu'il est mauvais. C'est bien vous qui avez constaté le décès ? qui signez le certificat ? ce n'est pas moi me semble-t-il ? Alors pourquoi ai-je été obligée de le re-constater moi-même ?? Je me répète, mais cette attitude est d'une lâcheté...
Ma mère est arrivée chez vous suite à un arrêt cardiaque, et plus si affinités. Vous lui avez fait un massage cardiaque pendant quarante minutes, qui ont dû être longues, puis pendant 28 jours et quelques heures vous avez TOUT pris en charge chez elle. Vous vous êtes occupés de tout, 24/24, nourrie, logée, blanchie, soignée, toutes les prises de décisions, elle n'avait plus de vêtements, plus d'objets personnels plus de conscience rien. Rien qu'un corps biochimisé à l'extrême, dans une organicisation totale telle qu'elle s'opère dans notre médecine occidentale et dont l'hôpital est le temple. Nous pouvions venir lui sourire et lui chanter les airs qui avaient fait nos vies communes, mais elle ne nous appartenait pas et ne s'appartenait plus, elle était entre vos mains, nous vous l'avions livrée, avec confiance, et vous avez fait tout ce que vous avez pu, vous avez même étés surpris par sa résistance, puis vous avez suivi, prévu, accompagné le corps, et vous avez plutôt bien réussi à nous tenir au courant de ce que vous faisiez avec elle. De ce que vous faisiez d'elle. Et puis, parce que ça se solde par un décès, soudainement, ce n'est plus votre affaire ? Vous ne pouvez plus peser, mesurer, brancher, injecter, vider, on passe dans une autre dimension, et abruptement vous n'avez plus rien à voir là-dedans, et vous en oubliez de le mentionner à la famille.
Mesdames et messieurs les médecins, je crois que nous avons un problème.

Et me revient de plus en plus, m'hypnotise cette image de ma mère allongée trop sagement sur ce lit qui n'en est plus un, et dont je suis en train de comprendre qu'elle est morte.

J'ai l'impression que j'aurais préféré le savoir avant.

Mais vous vous étiez déjà retiré du jeu, à cause de la mort, mais forcément on ne le savait pas, puisque vous vous étiez retiré du jeu - sans nous le dire.
  

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