Mardi 23 juillet 2013 à 22:54

 On a monté en même temps l'escalier de la sortie de métro, à Bercy, elle était à ma gauche je crois, 45 ans environ, un léger hâle, j'ai pensé qu'elle était des Antilles ou peut-être juste du Portugal, quelque chose dans son visage. Mince dans un long manteau beige chaud et on s'est retrouvées au même passage piéton, après un virage à angle droit.

On est plusieurs à attendre, dont un grand monsieur de bel allure, façon Villepin, la cinquante ou la soixantaine fière et la mèche blanche au vent, col du pardessus noir relevé, gansé de pourpre.

Trou de voiture, je passe la première moitié et attends sur l'îlot central, quatre mètres plus loin.

Derrière moi la conversation s'engage.
- Bonjour ma belle. Je peux vous appeler ma belle ?

Je n'entends pas la réponse.
Avant de comprendre que je n'entends pas de réponse. Qu'il n'y a pas de réponse, qu'elle est en train de balbutier, de chercher ses mots, de trouver quoi répondre à ça, parce qu'en fait non elle ne connaît pas ce monsieur contrairement à ce que j'ai pu croire il y a une seconde lorsqu'il a parlé.

J'ai tourné mon visage pour jeter un coup d'œil, discrètement.

Après le balbutiement le silence.
Et l'homme apparaît à ma droite. Puis passe avant moi, avant le vert la seconde partie du passage piéton et avance à grands pas vers le Ministère.

J'attends finalement sagement le feu, traverse, et remonte sans me presser dans la même direction, qui est la mienne.
Je vais presque lentement parce que je pense qu'elle m'a vue. Qu'elle a vu que j'avais vu, et qu'elle a peut-être envie de me parler, comme ça.

Oui. Je l'ai à peine vue venir, elle n'a même pas attendu d'être vraiment à ma hauteur pour commencer à parler, non mais vous avez vu, quelqu'un que je connais à peine, par un collègue, que j'ai vu une fois, et il me dit ça. J'ai 50 ans me dit-elle, je n'ai pas envie d'être traitée comme ça.

Cette scène a eu lieu il y a des mois, je ne garantis plus le mot par mot mais l'idée est là.

Que pouvais-je répondre dit-elle. Mon vieux ? Mon beau ? On suggère des choses, ça finit en rires, et on se sépare au pied de l'escalier du Ministère.

Et je suis contente d'avoir été là, d'avoir suivi la scène et qu'on ait pu parler, et qu'on ait pu se moquer de lui ensemble, qu'elle ne porte pas cette apostrophe grotesque et agressive sur les épaules toute la journée pour tenter de la raconter le soir à quelqu'un qui n'était pas là et qui ne saura pas forcément comment réagir.

Mercredi 29 mai 2013 à 1:19

Février, grippe, satanée grippe, pas eu ça depuis longtemps. Médecin, consultations libres qui commencent à 14h, je suis là à 14h02, il y a déjà cinq personnes dans la salle d'attente et une dans le bureau.
Attente. Ma tête est comme gonflée, le nez de travers, le torse empesé, la nuque pleine de crampes et le corps au froid. Les gens se succèdent, ça avance peu à peu, les suivants arrivent, on devine peu à peu pourquoi chacun est là, certains patients se connaissent. Deux mamans avec un enfant d'une huitaine d'années chacune, un garçon, une fille.

Il y a des jeux et des livres pour enfants devant la cheminée de cette pièce sur cour d'un appartement parisien typique devenu cabinet médical. Le garçon va se chercher un livre. La petite fille a l'air de trouver que c'est une bonne idée et encouragée par sa maman se lève et s'approche de l'étalage. Je crois que c'est un peu haut pour qu'elle puisse vraiment voir les couvertures, ou pas, je ne sais plus. 

Elle prend le premier de la pile et revient s'asseoir.

Mais enfin dit sa maman, on prend pas comme ça au hasard, on choisit !


J'ai eu un étrange sourire intérieur, le conseil m'a paru sensé, et je réalise soudain que c'est exactement l'inverse de ce qu'on m'a appris au même âge. Mais enfin, on ne choisit pas comme ça, on prend ce qu'il y a devant ! (qui me paraissait plus lourd de menaces, de culpabilité et de levage des yeux au ciel-mon-dieu-que-ces-enfants-sont-mal-élevés).
Et je ne suis pas rebelle dans l'âme.

Je médite.

Jeudi 23 mai 2013 à 1:45

 Le ventre effondré comme pas depuis longtemps, la douleur m'a surprise, un peu après le message. J'ai failli sortir tout de suite, je me disais qu'il valait mieux, avant que ça déborde, le petit coin où l'on est tranquille est loin de mon bureau et j'avais peur de me pas y arriver avant que. J'ai dû relire le message, peser quelques phrases, considérer les entre lignes mais je me crois même pas que j'aie beaucoup refléchi, j'ai eu des larmes dans les yeux, le ventre en vrac, j'ai considéré la distance jusqu'à l'autre bout de l'étage, je ne pouvais déjà plus jeter un oeil au message qui est depuis refermé  avec véhémence, dégout, incompréhension, fureur, douleur, c'est la douleur qui m'a surprise, dans le ventre, la douleur à la compréhension du message, moitié impersonnel, moitié aterrant pour moi, violent dans ce qu'il sous
-entendait, violent dans ce que j'y comprenais de ce qui m'avait été caché jusque là, pas dit, parce que ce n'était pas mes oignons sûrement, parce que c'était la vie privée de quelqu'un d'autre, et c'est sûrement vrai, mais moi j'ai dit, j'ai fait confiance, j'ai voulu tisser une relation et partager un bout de nos vies, j'ai cru que c'était ça qui se passait dans nos discussions, que je comptais un peu, j'ai dévoilé mes cartes, et je suis là le ventre tordu, à me dire qu'il faudrait que je sorte tout de suite. Je fais encore quelques pages, et c'est une fois sortie que ça empire. Je dois rester longtemps, tenter le mouchage, l'eau et les claques pour ne pas me faire repérer, je comprends que je ne comptais pas vraiment, est-ce que je suis la dernière au courant, est-ce que c'est un jeu ? Plutôt de l'indifférence. Je n'ai aucun argument pour me défendre, aucun règlement ne stipule que je dois être prévenue de ses projets de vie. Je ne peux rien plaider à part mon ventre éparpillé, mes yeux qui pleurent, les toilettes qui sont au bout de l'open space et ma propre confiance. Ou ma crédulité, ma naïveté, ma bêtise et mon imagination. J'avais compté sur un pôle de stabilité à cet endroit-là, et le voilà qui se dérobe. J'avais espéré un contact fiable, j'avais rêvé du lien qui continue de se tisser et j'ai peur d'être oubliée, reléguée dans la vie d'avant, et d'avoir laissé échapper pour toujours le moment où Le moment où j'aurais où savoir Le moment où les choses auraient pu être dites. J'aurais aimé savoir, en toute honnêteté. Je suis triste de ça, qui devra peut-être bientôt être considéré comme passé perdu. Et il y a la partie qui me parait tenir plus de la cachoterie, de la négligence, de la manipulation, du mensonge, ou juste de l'indifférence, du "ah bon", du "et alors", la partie où j'aimerais bien savoir pourquoi je ne savais pas, mais ça pourrait m'achever de fureur ou de misère, du poids de toute ma non-importance, et je n'ai d'arguments que les larmes qui sont revenues dans l'après-midi, des heures plus tard quand j'ai décidé d'écrire à une amie. Heureusement je suis au bout du bureau et à ma gauche est la fenêtre. Les larmes séchées sur les joues sont une sensation étrangement apaisante ; lointains souvenirs de chagrins consolés par des câlins maternels ? 
Ce soir tout est bloqué et l'ordinateur ne m'apaisera pas de sa musique. Ça me fâche aussi. J'ai mal partout.

Mercredi 15 mai 2013 à 0:44

Cela fait plusieurs semaines que je suis absente de la maison familiale, que je ne peux plus que l'imaginer, mine de rien port d'attache qui nous rassure d'exister. Je suis absente et j'y pense avec tous mes souvenirs. Et mon cerveau ne peut plus actualiser, tous les jours, chaque heure chaque minute chaque demi-journée chaque semaine, qu'elle n'est pas là.

Je suis à deux doigts d'être persuadée que ma maman est à la maison, c'est bien simple, je l'y vois.

Et j'attends un message d'elle. Un appel, une lettre, sa voix de quelque part dans mon oreille, son visage qui me sourit. Je la vois m'ouvrir ses bras et que je pose ma tête sur sa poitrine, pour me réconforter un peu.
Je crois qu'elle va venir me voir. Je crois que mon cerveau me joue des tours.
J'attends un message de ma maman et c'est un peu douloureux.





L'autre jour en travaillant je suis tombée sur cet article en cherchant complètement autre chose :
Ma mère est morte, pas Kafka.
Je crois que ça explique pourquoi j'étais assez mal le soir, je me sens déjà du côté des gens qui ne savent plus quoi dire face aux pertes des autres, tout en voulant pouvoir encore hurler que personne n'a été à la hauteur, mais surtout la description administrative est tristement véridique, et doublement épuisante en paperasse labyrinthique et en claques émotionnelles. Et c'est mon père qui a été en première ligne en fait pour tout ça, j'ai la vague impression qu'il arrivait à s'en protéger de manière plus lointaine et plus efficace, mais en fait, je ne sais pas.
Et même en deuxième ligne c'est un très mauvais souvenir.

Jeudi 2 mai 2013 à 1:48

 J'attends des réponses, j'attends une réponse.

Quelque fois il n'y en a pas. Quelque fois elle est laconique, générique. Une fois même "on a trouvé mais j'aimerais bien qu'on garde contact". Je n'avais pas gardé une telle étincelle d'intérêt. Je crois que je n'ai pas ré-écrit. Et puis cette fois-là où tout s'était vraiment bien passé, de manière très amicale, très chaleureuse, on avait bien ri, et puis il y avait les trombones, le gars s'était fendu d'un texto presque d'excuses, d'explications, vraiment gentil, qui disait le dilemne et sa mauvaise issue pour moi.

Huit jours après mon arrivée et presque autant d'appartements visités c'était la première déception, un vraie grosse déception et sans rien en vue et en devant quitter le lendemain mon premier port d'accueil.

J'attends toujours des réponses. J'attends sa réponse.

Et je me suis dit si là, alors que tout avait été extrêmement sympathique et qu'on s'était bien entendus et qu'il m'aimait bien, je n'ai pas été prise... qu'attendre de ceux où c'est pas mal, pourquoi pas, je vais laisser mon nom on ne sait jamais. Si même quand je plais ça n'aboutit pas.

Créer un podcast