Home sweet home ou l'apprentie sage

Jeudi 23 mai 2013 à 1:45

 Le ventre effondré comme pas depuis longtemps, la douleur m'a surprise, un peu après le message. J'ai failli sortir tout de suite, je me disais qu'il valait mieux, avant que ça déborde, le petit coin où l'on est tranquille est loin de mon bureau et j'avais peur de me pas y arriver avant que. J'ai dû relire le message, peser quelques phrases, considérer les entre lignes mais je me crois même pas que j'aie beaucoup refléchi, j'ai eu des larmes dans les yeux, le ventre en vrac, j'ai considéré la distance jusqu'à l'autre bout de l'étage, je ne pouvais déjà plus jeter un oeil au message qui est depuis refermé  avec véhémence, dégout, incompréhension, fureur, douleur, c'est la douleur qui m'a surprise, dans le ventre, la douleur à la compréhension du message, moitié impersonnel, moitié aterrant pour moi, violent dans ce qu'il sous
-entendait, violent dans ce que j'y comprenais de ce qui m'avait été caché jusque là, pas dit, parce que ce n'était pas mes oignons sûrement, parce que c'était la vie privée de quelqu'un d'autre, et c'est sûrement vrai, mais moi j'ai dit, j'ai fait confiance, j'ai voulu tisser une relation et partager un bout de nos vies, j'ai cru que c'était ça qui se passait dans nos discussions, que je comptais un peu, j'ai dévoilé mes cartes, et je suis là le ventre tordu, à me dire qu'il faudrait que je sorte tout de suite. Je fais encore quelques pages, et c'est une fois sortie que ça empire. Je dois rester longtemps, tenter le mouchage, l'eau et les claques pour ne pas me faire repérer, je comprends que je ne comptais pas vraiment, est-ce que je suis la dernière au courant, est-ce que c'est un jeu ? Plutôt de l'indifférence. Je n'ai aucun argument pour me défendre, aucun règlement ne stipule que je dois être prévenue de ses projets de vie. Je ne peux rien plaider à part mon ventre éparpillé, mes yeux qui pleurent, les toilettes qui sont au bout de l'open space et ma propre confiance. Ou ma crédulité, ma naïveté, ma bêtise et mon imagination. J'avais compté sur un pôle de stabilité à cet endroit-là, et le voilà qui se dérobe. J'avais espéré un contact fiable, j'avais rêvé du lien qui continue de se tisser et j'ai peur d'être oubliée, reléguée dans la vie d'avant, et d'avoir laissé échapper pour toujours le moment où Le moment où j'aurais où savoir Le moment où les choses auraient pu être dites. J'aurais aimé savoir, en toute honnêteté. Je suis triste de ça, qui devra peut-être bientôt être considéré comme passé perdu. Et il y a la partie qui me parait tenir plus de la cachoterie, de la négligence, de la manipulation, du mensonge, ou juste de l'indifférence, du "ah bon", du "et alors", la partie où j'aimerais bien savoir pourquoi je ne savais pas, mais ça pourrait m'achever de fureur ou de misère, du poids de toute ma non-importance, et je n'ai d'arguments que les larmes qui sont revenues dans l'après-midi, des heures plus tard quand j'ai décidé d'écrire à une amie. Heureusement je suis au bout du bureau et à ma gauche est la fenêtre. Les larmes séchées sur les joues sont une sensation étrangement apaisante ; lointains souvenirs de chagrins consolés par des câlins maternels ? 
Ce soir tout est bloqué et l'ordinateur ne m'apaisera pas de sa musique. Ça me fâche aussi. J'ai mal partout.

Mercredi 15 mai 2013 à 0:44

Cela fait plusieurs semaines que je suis absente de la maison familiale, que je ne peux plus que l'imaginer, mine de rien port d'attache qui nous rassure d'exister. Je suis absente et j'y pense avec tous mes souvenirs. Et mon cerveau ne peut plus actualiser, tous les jours, chaque heure chaque minute chaque demi-journée chaque semaine, qu'elle n'est pas là.

Je suis à deux doigts d'être persuadée que ma maman est à la maison, c'est bien simple, je l'y vois.

Et j'attends un message d'elle. Un appel, une lettre, sa voix de quelque part dans mon oreille, son visage qui me sourit. Je la vois m'ouvrir ses bras et que je pose ma tête sur sa poitrine, pour me réconforter un peu.
Je crois qu'elle va venir me voir. Je crois que mon cerveau me joue des tours.
J'attends un message de ma maman et c'est un peu douloureux.





L'autre jour en travaillant je suis tombée sur cet article en cherchant complètement autre chose :
Ma mère est morte, pas Kafka.
Je crois que ça explique pourquoi j'étais assez mal le soir, je me sens déjà du côté des gens qui ne savent plus quoi dire face aux pertes des autres, tout en voulant pouvoir encore hurler que personne n'a été à la hauteur, mais surtout la description administrative est tristement véridique, et doublement épuisante en paperasse labyrinthique et en claques émotionnelles. Et c'est mon père qui a été en première ligne en fait pour tout ça, j'ai la vague impression qu'il arrivait à s'en protéger de manière plus lointaine et plus efficace, mais en fait, je ne sais pas.
Et même en deuxième ligne c'est un très mauvais souvenir.

Jeudi 2 mai 2013 à 1:48

 J'attends des réponses, j'attends une réponse.

Quelque fois il n'y en a pas. Quelque fois elle est laconique, générique. Une fois même "on a trouvé mais j'aimerais bien qu'on garde contact". Je n'avais pas gardé une telle étincelle d'intérêt. Je crois que je n'ai pas ré-écrit. Et puis cette fois-là où tout s'était vraiment bien passé, de manière très amicale, très chaleureuse, on avait bien ri, et puis il y avait les trombones, le gars s'était fendu d'un texto presque d'excuses, d'explications, vraiment gentil, qui disait le dilemne et sa mauvaise issue pour moi.

Huit jours après mon arrivée et presque autant d'appartements visités c'était la première déception, un vraie grosse déception et sans rien en vue et en devant quitter le lendemain mon premier port d'accueil.

J'attends toujours des réponses. J'attends sa réponse.

Et je me suis dit si là, alors que tout avait été extrêmement sympathique et qu'on s'était bien entendus et qu'il m'aimait bien, je n'ai pas été prise... qu'attendre de ceux où c'est pas mal, pourquoi pas, je vais laisser mon nom on ne sait jamais. Si même quand je plais ça n'aboutit pas.

Jeudi 18 avril 2013 à 23:45

Vendredi 12 avril, dernière matinée de travail ici, dernier trajet de retour, dernier passage par la Butte aux Cailles, la rue des Cinq Diamants, le passage Jonas sous les immeubles, la station Corvisart où je sais que je peux attraper le métro s'il arrive quand je finis l'escalier et que je cours (et que j'ai le feu vert. Pas la peine d'arriver morte).

Il y a quelques semaines sur cette ligne 6 j'avais lu un des poèmes affichés aux extrémités des wagons, que j'avais trouvé très joli, doux et romantique, pas alambiqué, pas niais, qui m'avait touchée. Je n'avais retenu ni le titre ni l'auteur, et n'avais qu'un très vague souvenir des mots exacts employés dans ces quelques lignes. Avec si peu je n'avais même pas tenté une recherche internet.

Et ce dernier trajet de retour où j'ai je crois raté un métro, marché dans un sens et dans l'autre sur le quai, changé de porte au dernier moment, m'a fait miraculeusement asseoir au bout d'un wagon, sur un strapontin d'où j'ai fini par lever les yeux sur ce poème-là.

            Vous m'avez dit tel soir des paroles si belles
            Que sans doute les fleurs qui se penchaient vers nous
            Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elle,
            Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.

Emile Verhaeren
Extrait in Les heures d'après-midi, 1905.


 
Oui, parfaitement, j'ai un fond romantico-fleur bleue sentimental, ça tpose un problème ? [t'as voir ta gueule à la récré]

Dimanche 31 mars 2013 à 16:33

Ma lecture du moment est celle du récit d'un mien arrière-grand-père, Ariste, écrit entre 1942 et 1945. Il y raconte son enfance "en Orient" : né à Smyrne en 1890 et grandi à Antioche où son père était venu pour affaires, s'était marié à une demoiselle de Smyrne originaire de Trieste semble-t-il - mais élevée de la meilleure manière et qu'on aurait pu croire "une parisienne" - et avait été nommé vice-consul de France.

Ariste parle d'un serviteur de son père, son "cawas" d'origine "ansarieh", un fellah disait-on, un serf dans cette société diverse et cloisonnée d'Antioche, mais "qui parlait français, écrivait le turc et l'arabe, était intelligent, débrouillard et s'ingéniait à rendre maints services". Bref, bien plus compétent que le principal notable grec orthodoxe que le vice-consul (mon bisaïeul si je compte bien) avait tout d'abord choisi pour drogman : interprète, porte-parole et ici également employé pour les affaires commerciales (la correspondance en turque et en arabe principalement). Chakir, c'est le nom du cawas ansarieh, sera donc nommé drogman officiel du Consul de France, un poste jamais auparavant occupé par quelqu'un de sa caste si j'ose dire, "passant brusquement du rang de domestique à celui de notable". "Un véritable tour de force" et un "fait particulièrement remarquable" nous dit Ariste (mon aïeul) (scusez, j'essaye de ne pas me perdre, ils s'appellent tous Ariste) (cet Ariste-là a menacé son fils aîné, François, de le déshériter s'il appelait son propre fils Ariste) (et mon oncle s'appelle Jean-François, Ariste).

Ariste raconte comment, grâce à l'amélioration de sa condition, Chakir finit tout de même par s'acheter un terrain et se faire construire une maison entourée de hauts murs, ce qui provoque l'excitation des enfants du Consul, avec un brin de jalousie. Mais le jour de la visite inaugurale ils découvrent un bâtiment de bric et de broc, sans plan, accumulation de pièces tout aussi petites et sombres que celles du logement du quartier fellah que la famille quittait...

Puis Ariste raconte une aventure qui marqua la vie de Chakir, et même si le récit est un peu teinté de supériorité européenne l'histoire est assez délicieuse, et paraît avoir été vécue et racontée de cette manière par l'intéressé. Je vous la livre :

Chakir eut bientôt une autre et importante raison de fierté. Dans un pays où rares sont ceux qui sont appelés à quitter la ville qui les a vus naître, où les plus favorisés ou les plus hardis ne sont allés qu'à Alexandrette, ou Alep ; chef-lieu du département, ou plus rares encore sont ceux qui sont allés jusqu'à Constantinople, mais où personne n'a jamais été, ni même rêvé d'aller en Europe, Chakir eut la chance inespérée de pouvoir faire un voyage en France.

Il dut cette aubaine à des circonstances bien particulières. Une mission de haras français venue en Syrie à la recherche de quelques beaux étalons arabes passa par Antioche où elle acquit quelques bêtes de prix. Le chef de la mission avait par ailleurs mandat d'acheter un étalon pour l'un de ses amis, châtelain en Normandie, grand éleveur de chevaux de race.

Une organisation était prévue pour le transport des chevaux destinés aux haras, que des palefreniers français devaient accompagner jusqu'à destination. Dans un sentiment de délicatesse, qui l'honorait, le chef de la mission se refusait à joindre le cheval destiné à l'éleveur normand au convoi qui devait ramener en France les achats faits pour le compte de l'Etat. Il fallait donc trouver à Antioche un homme assez débrouillard pour accompagner un cheval, le soigner en route, assurer son embarquement et son débarquement, puis l'acheminer jusqu'à destination.

Ce n'était pas chose commode. On faillit renoncer à conclure un achat, quand Chakir qui servait d'interprète se proposa lui-même.

Grande hésitation de ces messieurs des Haras. Le drogman du Consulat faire office de palefrenier. Qu'importait à Chakir, il savait soigner les chevaux, il parlait le Français, il était débrouillard. Il lui fallait voyager sur le pont, qu'importe, il insista, il fit céder les résistances. L'achat conclu, il fut désigné pour accompagner le cheval jusqu'en Normandie.

L'éblouissement que cet homme rapporta de son voyage fut inconcevable. Volubile, il racontait à tout le monde ses impressions et ses aventures, et on l'écoutait avec plus d'attention qu'on l'aurait fait de mon père, car Chakir était du pays, ses impressions étaient celles que ses compatriotes auraient ressenties eux-mêmes. Plus proche d'eux, il était mieux compris, et on le crut davantage.

Il faisait des villes qu'il avait traversées, sans du reste en visiter les monuments, des descriptions homériques. Il expliquait ce qu'étaient les immeubles, les hôtels, les appartements et leur confort, la largeur et l'animation des rues, leur propreté. Il se perdait en longs commentaires sur l'éclairage électrique, inconnu à Antioche, mais on se refusait à le croire. Comment, on bascule un bouton, et des lampes s'éclairent sans pétrole, sans allumettes, c'est impossible ou c'est une diablerie.

Mais l'objet de son plus profond étonnement fut le château normand où il mena son cheval. Cette immense bâtisse somptueuse, perdue dans les frondaisons d'un grand parc l'étonna jusqu'à l'extase. Les allées sablées, les pelouses, les pièces d'eau, les statues, les fleurs, lui parurent un luxe inconcevable.

Il fut reçu au château avec courtoisie, mais au moment d'y pénétrer avec ses gros souliers couverts de poussière, il fut pris de scrupule. Il voyait pour la première fois de sa vie des parquets cirés, reluisants, et d'instinct, il voulut quitter ses chaussures comme à l'entrée d'une mosquée. On eut grand'peine à l'en dissuader. Puis, on lui montra sa chambre, probablement une chambre de domestique dans les combles. Il protesta, ne s'estimant pas digne d'une telle attention. Il pouvait bien coucher à l'écurie, sur une litière, près du cheval.

On dut insister vivement pour le faire céder, mais quand, la porte fermée, il se trouva seul, son premier geste fut de s'asseoir à terre, d'enlever ses chaussures, et d'avancer pieds nus sur le plancher. Puis il contempla le lit. Ce lit, où des draps blancs et frais l'attendaient. L'oreiller était de plume. Etait-ce possible ? Chakir, ce sale fellah, allait-il se coucher dans un lit princier ? Il s'y refusa et humblement, il s'étendit tout habillé sur la descente de lit, où il dormit l'âme en paix, conscient d'avoir évité une profanation.

C'est en ces propres termes que lui-même nous raconta cette histoire, à la grande joie de mon père, et à la nôtre.

Après quelques jours de repos au château, Chakir prit le chemin du retour. Un arrêt à Lyon, une visite à mes tantes, le bateau, Antioche où il devait continuer son rêve, l'amplifier même au cours de ses récits.

Il avait rapporté de son voyage deux mauvais chromos encadrés, représentant des rues de Paris. Il les conserva pieusement, et accrochés sur les murs nus de sa maison, ils représentaient le souvenir tangible de son voyage féérique.

" Quand j'étais en France... " racontait-il, et le cercle des amis se taisait pour l'entendre...


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